dimanche 25 juin 2023

PATAUD


-« Ça va pas être possible ! »


Ses joues se sont teintées  de rose. 

Un rien de bleu tentait sans succès de se noyer dans le blanc de ses yeux. 

Elle a souri en baissant la tête,  n’a rien dit de plus.  

Elle est partie.

Harley noir mat, fourche Springer, sacoches fatiguées et je ne vous parle pas du bruit, mon équipage était pourtant de qualité.  

Un banc de touristes embanannés  se reflétait dans  la baie vitrée de la médiathèque. 

Il glissaient en silence vers la plage au bas de la

ville.

Le temps pour moi de peaufiner une réplique adaptée qu’elle et sa petite robe d’été avaient disparu au coin de la rue


-« Je vous enlève » ? 


Ma menace l’avait amusée ; mais sa réponse m’a laissé sans voix:


« Ça va pas être possible! »


Ce qui n’est pas possible a tendance à me tenter plus que de raison. 

Avais-je mis la barre un peu haute ?

Je la trouvais tout à fait charmante, assise derrière son bureau de la bibliothèque sur quoi elle poussait les livres vers moi après  les avoir "scannés", non sans avoir jeté un œil sur les titres. 

Elle arborait alors, sous ses yeux baissés un demi sourire et un décolleté bien achalandé 

Mesurant ensuite les allées de livres avec le compas finement précis de ses jambes, elle confirmait la nature ondulatoire de certaines théories . 

Vingt cinq année de préparation au maximum avaient d’après mes estimations abouti à ce résultat . 

J’étais sous le charme. 

Elle le savait.

Plus d’un an que ce moment de grâce faisait de mon passage ici, un petit plaisir.

Ma timidité et cette façon dont elle interrompait nos brefs échanges ,  perfide et amusée me laissaient sur ma faim. 

J’avais pourtant cru, deux fois, marquer des points.

Un jour , marchant à son côté vers la médiathèque au sortir de sa voiture qu’elle venait de garer, je lui décochai: 

« comment faites vous pour déplacer un tel fardeau de grâce » ? 

Elle avait rougi..

Une autre fois, le dessin:

Un dessin de Sempé. 

Il représentait un bellâtre qui voulant impressionner  une jeune libraire rougissante,  sortait, l’air inspiré, du rayon «  poésie »  de la librairie avec une pile de 

livres sous le bras.

J’avais rajouté un peu de moustache et de barbe au personnage. 

C’était tout à fait moi. 

Ça l’avait fait rire . 

Comme on dit,-: » femme qui rit… »

Tu parles !


« Ça va pas être…..


Planté devant la bibliothèque, sur mon fier coursier ronflant, c’est clair, j’avais l’air d’un con.  

Les candidats à la baignade qui poursuivaient leur tourisme poissonneux, en direction de la mer, avaient, eux , toutes les chances d’atteindre leur but.

Le grondement à la fois sourd et profond  de mon bicylindre en V  essaya de me persuader que décidément, je n’avais « besoin de personne -en Harley David’son ..» 

 Les lacets de la petite route qui conduisait chez moi berçaient mon dépit.  

Les collines à l ‘horizon  évoquaient sans conteste des seins de bibliothécaire.

Mes chiens me firent  un accueil exubérant et coutumier. 

Leur amour sans limite n’a  pas besoin d’humour pour se manifester. 

Les choses rentraient dans l’ordre.

Trois chiens, c’est un bon chiffre , avec une pincée d’hectares  pour courir. 

Une Labrador sable aux yeux  de… Labrador. 

Un poilu du Tibet, tout fou, lui. 

Et,  Pataud. 

Pataud fait la gueule. 

C’est normal, le basset Hound vous tiens pour 

responsable de sa taille et de ses oreilles qui balaient le sol en permanence. Alors il fait la gueule et, sans difficultés vous arracherait des larmes si on prenait son regard désespéré au sérieux.

 Pourtant je le trouve bizarre .  L’impression que pour une fois il n’ essaye pas de me jouer Manon. 

Il a un je ne sais quoi de pathétique dans le regard.  

Il ne me quitte pas d’une semelle et souffle comme s’il avait couru . 

Ca n’est plus son genre de courir, au Pataud. 

C’est comme moi. 

Nous ne courons plus après grand chose, 

quoique…

Bref, voilà qu’il m’inquiète à présent. 

Sa truffe est froide,  mais il peine à marcher, et son 

souffle, décidément , est court, rapide, saccadé.  

Il a un pli sous les yeux qui exprime une inquiétude. J’appelle ma véto, Thérèse. 

On se concerte. 

Elle est cash, Thérèse . 

-« Venez tout de suite »!

Pataud ne dis rien quand je lui pose les pattes sur le hayon arrière de la voiture et le soulève par les cuisses pour l’expédier à l’intérieur.

 D’habitude il grogne. Il adore la voiture, promesse de récréation, mais a horreur de cette humiliation . 

Pas ce soir.

La route serpente tout autant  qui rejoint le littoral et la ville dans  l’autre sens. 

Les seins collinéaires, au lointain, se perdent dans une brume qui les recouvre d’une fine dentelle effilochée. 

Le chien halète et sa détresse évidente me serre le cœur. Une place juste devant, je file à l’arrière .

Je le prends à bras le corps et le pose délicatement.  La laisse est pour lui un sujet d’étonnement. 

Pas le genre de truc  que je lui inflige couramment. 

Il fait quelques pas , puis s’effondre. 

Thérèse, qui a tout vu par la fenêtre se précipite.

 On le relève, le porte a deux et le voilà aussi sec posé sur la table d’examen. 

Sa respiration est devenue une détresse, il geint 

doucement. 

Je lui parle comme à un enfant, lui caresse doucement la truffe. 

Thérèse s’active, ausculte, prépare une seringue, injecte. 

On se regarde, le pire ne fait pas de doute: Œdème aigu du poumon, probable insuffisance cardiaque décompensée. 

Le diagnostic est sans appel, Pataud se noie dans ses propres sécrétions.

Son cœur désemparé n’a plus la force nécessaire.  

Je le sens battre follement dans ma main passée sous lui. 

L’injection diurétique n’ a eu aucun effet. 

Les reins se sont tus. 

Ma main gauche continue de caresser la truffe.

La droite sent le cœur qui hésite, boite un peu, puis 

s’arrête . 

Thérèse est au bord des larmes. Moi, au fond. 

Sa main caresse furtivement la mienne, dans un geste un peu hâtif et retenu . 

C’était sans doute pour le chien..

On l’a enveloppé dans une vielle couverture . 

Je remonte en silence, troué par le chagrin avec mon Pataud mort. 

Le paysage s’est éteint , et se fond dans la 

nuit.  

Je l’ai enterré dans la lumière des phares, derrière la maison. 

Michel Houllebecq dit que les chiens sont «des enfants éternels qui meurent avant nous ». 

Ça fait chier!

Mon fils, au téléphone, plus tard dans la soirée. 

On parle de ça bien sûr, puis de la vie de chacun qui continue. 

Il a quarante ans.  Moi , je glisse vers les soixante dix balais.

 On a des conversations paisibles au téléphone, plutôt émaillées de rigolades.  

Je finis par lui dire que, Pataud, choyé, consolé, avec une longue et tranquille caresse continue sur la truffe, c’était une belle mort.

J’ai rajouté :

« j’aimerais bien avoir la même ! »


Un silence s’est installé à l’autre bout du fil. 

Puis, mon fils avec son petit humour pointu a fini par lâcher :


"Ça va pas être possible" …!





mardi 28 mars 2023

Annulation de la visite d'état du roi Charles d'Angleterre.

Pourquoi

??

Sa mère manifestait à Paris...



Sans sa tenue fluo habituelle, pour se fondre dans la foule..


Dupont

Dupond

Dupon

?




dimanche 26 mars 2023


Modiano


(Tentative d’écrit « modianesque » …





Partie sans laisser d'adresse, c'était la formule consacrée

mais , ...

Était-ce d'ailleurs sa véritable identité ?

Je n’étais même pas sûr de pouvoir la reconnaître.

Cette silhouette, là, aurait pu être la sienne.

Des personnes qui se promenaient dans cette rue auraient pu la connaître.

Elle avait besoin de tranquillisants.

Il me faudrait interroger les pharmaciens du quartier mais il était peu probable qu'ils me renseignent.

Elle recevait son courrier en poste restante.

Venait-t-elle souvent dans ce café ai-je demandé au barman?

Son regard trahissait une certaine gêne.

En marchant avec lui dans ce quartier j’avais la vague impression que mon enquête progressait.

-Nous allions au dancing de la Marine, sur les quais me dit-il.

Pourtant nous nous ne dansions jamais.

Depuis il m'arrive de  rêver que je danse avec elle.

-"Si elle donne signe de vie, je ne manquerai pas de vous prévenir" m'avait-il dit.

Il m'avait indiqué une adresse dans le quatorzième.



Ma mémoire vacillait . Pourquoi pensais- je à cet ouvrage d’Antoine Blondin, Monsieur Jadis?

J’avais  suivi le trottoir des numéros pairs jusqu’au 194.

J’appuyai sur la sonnette, persuadé que personne ne répondrait .

Mon interlocuteur connaissait bien la femme que je recherchais.

Était-ce Monsieur Jadis ?

-Elle habitait une des chambres de bonne me dit-il. Elle allait souvent au dancing de la Marine.

Avait-elle oublié d’éteindre la lampe de chevet ?

Un rai de lumière s’immisçait  sous la porte

Derrière le tiroir de la table de nuit, il y avait un vide.

Un carnet noir en moleskine. s’y cachait manifestement .

Il y avait des blancs dans le carnet comme il y en avait dans sa vie.

Une inscription énonçait : "si j’avais su"?

Elle était précédée et suivie de nombreuses pages blanches.

D’autres étaient noircies d’adresses et de numéro de téléphone avec des noms*qui ne me disaient rien.

Des adresses dans le 14e arrondissement principalement

"Si j’avais su"? 

Ça faisait penser à un appel au secours.

Quand je me retrouvai dans la rue, j’eus l’impression d’une présence à mes côtés.

Les chemins de traverse sont parfois très empruntés.

´Monsieur jadis’ m’avait confié une photo d’elle. 

Ce qui me manque avec ces photos numériques, c’est qu’on ne voit plus apparaître progressivement le visage dans le bac de la chambre noire.

Là, il me semblait plutôt à l'inverse qu'il s'estompait ou était-ce le souvenir?

Ma mémoire est vraiment pleine de trous.

Soudain, j’ai été entraîné par le flot des passants dans la bouche de métro.

Bercé par le roulis de la rame j’essayais de réunir les fragments du puzzle.

Je n’étais plus du tout certain de son nom et même le prénom me paraissait improbable.

Pourquoi me rappelais-je de cette époque où j’étais au pensionnat?

Je sortais ce soir là d’un cinéma à côté du casino ; au-dessus du garage mitoyen, une affiche essayait de promouvoir l’huile ‘Castrol’.


(Cela me rappelait la blague de mon copain :-"Avec la Castrol on s’envole. 

Avec la Motul, on ...."

Non, là je déconne... c’est pas du tout modianesque..)


À mesure que mon enquête progressait, j’avais  l’impression que tout était écrit à l’encre  sympathique.

 Peut-être au fil du temps, les trous de ma mémoire se rempliraient-ils d'eau?

Marcher dans ces flaques ferait-t-il alors jaillir quelques éclaboussures de mémoire?

Le garagiste s'en rappelait.

Lui aussi se souvenait surtout qu’elle avait disparu.

En longeant les fenêtres de la rue je pensais que son visage allait peut-être apparaître derrière une vitre.

J’avais peur que soudain une réponse soit donnée à mes questions, qu'elle me déçoive..

Il faudrait cultiver des terrains vagues dans quoi on puisse errer en vain en toute tranquillité à la recherche des souvenirs perdus.

Soudain, j’ai aperçu derrière la vitre d’une voiture un visage qui m' évoquait .. 

Perdais-je l'esprit ? Déjà que je perdais les corps..

J’aurais du noter les numéros de la plaque d’immatriculation mais la voiture s’était engouffrée dans le boulevard.

En rentrant j’avais dans ma boîte, une lettre du "Marquis". 

Je lui avais demandé d’enquêter de son côté.

La lettre n’était pas datée. 

Cela m’importe peu ; en effet je confonds volontiers le passé et le présent. C’est comme ces grésillements du téléphone qui empêchent de percevoir  nettement la voix de qui vous appelle de loin.

Il me disait avoir vu une femme qui lui ressemblait, dans une galerie de photographie, à Rome. 

´Gaspard de la nuit’ c’était le nom de la galerie. 

Pour quelles raisons s’exile t’on à Rome ? 

S’exile-t-on jamais vraiment ?

Plutôt une fugue qui s'éterniserait..

C'était toutefois un joli nom, Gaspard....

Mais quel pouvait bien être le sien?


Elle avait fermé la porte de la galerie et était sortie dans la rue comme on se jette à l’eau.

La "via Veneto" semblait déserte à cette heure tardive.

On ne voyait plus passer ces voitures décapotables dans quoi des jeunes gens cherchaient  alors des comparses pour finir la nuit.

Elle ne se baignerait pas dans la fameuse fontaine.

La Dolce Vita était bien finie.

Elle eût envie de se réciter le poème, le seul qu’elle connaissait par cœur:


    Le ciel est, par-dessus le toit

    Si bleu, si calme!

    Un arbre, par-dessus le toit

    Berce sa palme


Elle riait intérieurement ; 

il y a peu de palmiers dans Rome.

Elle se rappelait de ce jeune homme qui, pendant les quelques mois qu’elle avait passé à Paris semblait s’intéresser à elle.

Ces quelques mois avait passé si vite, un peu comme quand, dans une salle d’attente, on est entre deux trains.

Les gares sont propices au développement de la nostalgie.

Elle prenait souvent un café au buffet de la gare "Termini Roma".

Etait-ce une sorte de fidélité à ce qui pouvait évoquer un regret?


C’est grâce au marquis que j’ai trouvé la galerie.


Gaspard de la nuit 


Pour l'heure, ce "Gaspard" luit dans l'obscurité de la rue.

La femme derrière la vitrine tient un catalogue comme elle devait tenir son cartable.

Un vieux car vient de s’ébranler, quitte son arrêt et se dirige vers la via Veneto.

Soudain c’est comme un voile qui se déchirerait.


Je sors du pensionnat et je prends le car comme d’habitude.

Elle est assise à côté de moi et tremble un peu, sans doute de froid.

-"Il faut que je prenne mes tranquillisants" me dit-elle

Me disait-elle..!

On dirait que la photo devient nette dans le bac du révélateur.


Nos regards se croisent à travers la vitrine.

Oserai-je cette fois, lui prendre la main ?




*J'épargnerai aux éventuel.le.s. lect.eur.rice.s la sempiternelle

énumération de patronymes et autres numéros téléphoniques obsolètes qui ponctuent continûment les récits du maître.
















Partie sans laisser d’adresse.

C’est la formule consacrée.